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Sécher des chaussures mouillées
Papier froissé à l’intérieur, changé deux fois, température ambiante, au moins vingt-quatre heures. C’est tout, et c’est lent. Le radiateur m’a fendu une paire en une nuit, et je ne l’ai pas oublié : une chaussure trempée qui sèche trop vite perd sa forme, craque sur les plis et durcit là où la peau devait rester souple. Sécher, c’est une affaire de papier et de patience, pas une affaire de chaleur.

Le papier, et pourquoi froissé
Le geste de base est simple : on bourre la chaussure de papier. Deux raisons, et les deux comptent. La première, c’est la forme : une tige mouillée est souple, elle se déforme toute seule en séchant, et le papier la maintient ouverte pendant que l’eau s’en va. La deuxième, c’est l’humidité : le papier absorbe, il retire l’eau de l’intérieur, et c’est précisément de là que vient la moitié du problème.
Le papier doit être froissé, pas tassé. Froissé, il laisse passer l’air entre ses plis et il épouse la forme sans forcer. Tassé en boule compacte, il bouche tout et il garde l’humidité au fond au lieu de la prendre. Je roule donc des boules souples, je les pousse jusqu’au bout, et je ne tasse jamais.
Le papier imprimé, je l’évite. L’encre peut transférer sur une doublure humide, et sur les chaussures claires ça se voit tout de suite. J’utilise du papier journal vierge, du papier de soie, ou du papier d’emballage non imprimé. C’est le genre de détail qu’on ne remarque qu’une fois qu’il a fait des dégâts.
Et je bourre aussi le bout, pas seulement le milieu. Sur une chaussure de ville, c’est le bout qui a le plus mouillé, parce que c’est là qu’on reçoit l’eau et qu’on tape le sol. Un bout laissé vide sèche en se recroquevillant, et ça ne se redresse plus après.
Changer le papier deux fois
C’est l’étape que je faisais mal, et c’est celle qui a fait la différence. On bourre, on laisse, et on oublie. Au bout d’une heure, pourtant, le papier est déjà détrempé, et à partir de là il ne sert plus à rien : il retient l’humidité contre la doublure, exactement comme s’il n’était pas là.
Donc je change le papier au moins deux fois. La première fois au bout d’une heure environ, la deuxième au bout de trois ou quatre heures, selon ce que je trouve dedans. Si le papier ressort détrempé les deux fois, je remets une troisième tournée avant de dormir, sans hésiter.
La troisième fois, en général, le papier reste presque sec, et c’est le signal que la partie la plus visible du séchage est faite. Il reste la doublure, les coutures et la semelle, qui sèchent beaucoup plus lentement, et qui sont souvent encore humides le lendemain matin.
Une fois sec, le papier peut rester pour maintenir la forme, ou être remplacé par un embouchoir en bois brut, qui fait le même travail en mieux et plus longtemps. Mais le papier vient toujours en premier : il faut retirer l’eau avant de penser à la forme.
Pourquoi le radiateur fend une paire en une nuit
Une peau mouillée est plus souple et plus tendue qu’une peau sèche : les fibres ont pris de l’eau, elles ont gonflé, et elles sont distendues. Si on les chauffe fortement, l’eau part très vite, les fibres se resserrent brutalement, et la peau se rétracte en tirant sur elle-même. Le résultat, ce sont des fentes le long des plis et des zones dures qui ne se souplent plus jamais.
Ma paire l’a payé. Une nuit sur le radiateur de la salle de bains, une paire trempée de pluie, et le lendemain le dessus du pied était craquelé sur la largeur, en travers des plis. Ça ne s’est jamais refermé, et je le vois encore aujourd’hui quand la lumière est rasante.
Il y a d’autres façons d’aller trop vite, et elles font les mêmes dégâts : le sèche-cheveux, le four, le soleil derrière une vitre, la bouche d’aération d’une voiture en hiver. Tout ce qui donne de l’air chaud à une chaussure mouillée finit par resserrer la peau là où elle est le plus tendue, c’est-à-dire dans les plis.
Ce qui n’est pas dangereux, en revanche : l’air de la pièce, un ventilateur à bonne distance, ou simplement une entrée où l’air circule. Le séchage lent n’est pas un pis-aller, c’est la méthode.
Vingt-quatre heures, et souvent plus
Vingt-quatre heures, c’est le minimum, celui que je m’impose même en été. En hiver, dans un appartement angevin à plus de 70 % d’humidité, j’attends davantage : deux jours, parfois trois sur une paire vraiment trempée, et je vérifie au toucher avant de remettre la paire en service.
Le toucher est le seul juge fiable. Une chaussure sèche est froide et sèche à l’intérieur comme à l’extérieur, y compris dans le creux du talon et sous la langue. Une paire qui paraît sèche dehors peut être encore humide à l’intérieur, et c’est là que la moisissure s’installe quand on range trop vite.
Je ne porte jamais une paire encore humide. C’est inconfortable, et surtout ça défait le travail : le pied chauffe la peau, l’humidité ressort, et la paire ne sèche jamais complètement. Si on n’a rien d’autre à se mettre, une paire humide vaut mieux qu’une paire mouillée, mais jamais deux jours de suite.
Et on ne range pas non plus avant que ce soit sec. Une paire rangée humide dans un placard adossé à un mur extérieur, c’est le scénario qui m’a donné mes premières traces blanches : deux semaines plus tard, la surface était piquée et il n’y avait plus grand-chose à faire à la maison.
Remettre en forme pendant que ça sèche
Le séchage, c’est aussi le moment où la forme se joue. Une paire posée debout sèche par le bas ; une paire posée sur le côté sèche plus régulièrement, et c’est ce que je fais quand j’ai la place. Les semelles en cuir n’aiment pas être posées contre une surface froide et humide : je mets la paire sur un journal, légèrement surélevée, et je retourne les chaussures à mi-parcours.
Si j’ai des embouchoirs en bois brut, je les mets après la première nuit, quand le plus gros de l’eau est parti : ils finissent de tenir la forme et prennent une partie de l’humidité restante. Un embouchoir mis dès le début, sur une paire détrempée, peut forcer la tige ; je préfère le papier d’abord, et le bois ensuite.
Je ne suspends pas une paire mouillée par les lacets, et je ne la coince pas sous quelque chose pour qu’elle sèche plus vite. Une tige humide forcée garde exactement le pli qu’on lui a imposé, et ce pli-là ne se défait plus. C’est ainsi qu’on fabrique une marque qu’on n’avait pas.
Le lendemain soir, quand c’est sec, je brosse à sec et je regarde s’il reste des auréoles de sel sur les coutures. Si c’est le cas, un chiffon à peine humide et un séchage lent suffisent à les retirer. Et le surlendemain, un peu de baume, pour redonner de la souplesse à une peau que l’eau et le froid ont fatiguée.
Les erreurs que j'ai faites
- J’ai posé une paire trempée sur le radiateur pour qu’elle soit sèche le lendemain : la peau a craquelé en travers du dessus du pied, et quatorze ans plus tard les fentes sont encore là, visibles en lumière rasante. Je bourre de papier et j’attends maintenant, même s’il faut deux jours.
- J’ai bourré mes chaussures une seule fois et je les ai laissées jusqu’au lendemain sans changer le papier : au matin, le papier était détrempé et la doublure encore humide, l’humidité n’avait pas pu partir. Depuis, je change le papier au moins deux fois, et je regarde à quoi il ressemble.
- J’ai utilisé du papier journal imprimé pour bourrer une paire claire : l’encre a transféré sur la doublure mouillée et sur le bord de la tige, et ça ne partait pas au brossage. Le papier non imprimé, ce n’est pas un détail.
- J’ai rangé une paire dans son placard le soir même, en la croyant sèche parce que l’extérieur l’était : trois semaines plus tard, la surface portait des traces blanches et une odeur de renfermé était restée dans la boîte. Une pièce se range sèche, à l’intérieur comme à l’extérieur.
- J’ai séché une paire au sèche-cheveux, en position « tiède », en me disant que c’était moins brutal qu’un radiateur : la tige a durci par plaques et les coutures ont tiré, avec un petit craquement au niveau du bout. Il n’y a pas de bonne façon de chauffer une pièce mouillée.
- J’ai porté une paire encore humide toute une journée parce que je n’avais rien d’autre : le soir, l’intérieur était resté froid et humide, l’extérieur avait repris de l’humidité, et le lendemain il a fallu tout reprendre depuis le début. Une paire mouillée attend, même quand c’est peu pratique.