Accueil › Les cuirs que j'ai chez moi › Chaussures et bottes › Mes chaussures de ville en cuir
Mes chaussures de ville en cuir
J’ai acheté cette paire en 2012, dans une petite boutique du centre d’Angers. Des derbies noires, rien de spectaculaire, une semelle en cuir que je fais reprendre quand elle s’use. Quatorze hivers plus tard, elles sont toujours là, et c’est sur elles que j’ai appris tout ce que je sais du séchage et du cirage. Pas dans un manuel : en abîmant une paire, puis en changeant une habitude, puis en recommençant. Une paire qu’on garde quatorze ans finit par ressembler à un carnet de notes.

Ce que le cirage fait vraiment
Une paire qui tient quatorze ans, ce n’est pas une paire qu’on ménage : c’est une paire qu’on entretient souvent, et pas longtemps. Le cirage ne nourrit pas, contrairement à ce qu’on croit. Il protège. C’est une pellicule qui prend les frottements, la poussière et une partie de l’eau que le cuir n’aurait pas encaissée. Le baume, lui, remet de la souplesse dans la peau.
J’ai compris la différence en regardant mes chaussures de près après un hiver. Là où je cirais souvent, la surface restait lisse et les plis étaient souples. Là où j’avais seulement nourri, sans cirer, le cuir buvait la pluie et blanchissait au séchage. Deux chaussures de la même paire, deux comportements, simplement parce que j’avais été plus régulière sur l’une que sur l’autre.
Rien de compliqué dans l’équipement : une brosse en crin, deux chiffons en coton, un baume incolore, une boîte de cire. Pas de machine, pas de brosse électrique, pas de produit en plusieurs étapes. Ma table de cuisine suffit largement.
L’ordre des gestes
L’ordre compte plus que les produits. D’abord la brosse à sec, semelle au bord de l’évier, pour enlever la poussière et la boue sèche. Ensuite le chiffon, essoré à fond s’il faut nettoyer quelque chose. Puis le baume, en fine couche, et je laisse pénétrer un quart d’heure avant de lustrer.
La cire vient en dernier, et jamais sur un cuir humide. Si la chaussure vient de la pluie, elle attend. C’est la règle que je ne discute pas : le cirage sur une peau mouillée emprisonne l’humidité dessous, et le cuir s’abîme de l’intérieur, sans que rien ne se voie le jour même.
Pour la cire, une noisette de produit sur un chiffon, des cercles lents, et on s’arrête. Je ne cherche pas le brillant de vitrine. Un cuir noir légèrement satiné, avec des plis souples, c’est le bon résultat pour moi. Le fini miroir, c’est autre chose, et ça se fait avec des gestes que je ne maîtrise pas assez pour les conseiller à quelqu’un.
Sécher, la leçon de 2012
La leçon la plus chère de ma vie de chaussures. Un soir d’hiver, rentrée trempée, j’ai posé la paire sur le radiateur pour qu’elle soit sèche le lendemain matin. Le lendemain, le cuir du dessus du pied était craquelé, avec de petites fentes fines, et ces fentes ne se sont jamais refermées.
Depuis, le protocole est fixe : papier froissé à l’intérieur, changé deux fois — une fois le soir, une fois le lendemain —, et séchage à température ambiante, loin de toute source de chaleur, au moins 24 heures. Jamais sur le radiateur, jamais devant un appareil de chauffage, jamais dehors en plein soleil.
Le papier ne sert pas qu’à absorber. Il tient aussi la forme, ce qui évite que le cuir se plisse en séchant. Et si la paire est encore humide après deux jours, je change le papier une troisième fois. C’est bête, mais c’est du temps bien investi sur des chaussures de 2012.
Les embouchoirs, adoptés tard
Je les ai adoptés tard, ces embouchoirs en bois. Avant, je bourrais de papier et ça me semblait suffisant. C’est vrai, ça l’est presque, sauf pour les chaussures qu’on porte souvent. Le papier tient la forme mollement, alors que le bois appuie là où il faut, et surtout, il prend une partie de l’humidité de la journée.
Bois brut, non verni. Un embouchoir verni ne prend rien. Je les mets dès que je retire la paire, pas une heure après, et je les laisse jusqu’au prochain port. Un modèle un peu juste vaut mieux qu’un modèle trop large : si l’embouchoir flotte dans la chaussure, il ne fait rien du tout.
Le reste du temps, c’est une housse en tissu, ou rien, mais jamais un sac plastique fermé. Un cuir qui passe six mois dans du plastique moisit ou se dessèche, selon la saison, et je ne crois pas que ce soit une question de malchance. C’est la même règle pour tout ce que je range.
Ce qui ne se rattrape pas
Il y a des choses que je ne sais pas réparer, et je préfère le dire. Un cuir craquelé ne redevient pas lisse. Un cuir décoloré ne retrouve pas sa teinte d’origine avec un chiffon. Et quand une couture lâche, ou quand la semelle se décolle, ce n’est pas une histoire de produit : c’est du travail de cordonnier.
Sur cette paire de 2012, la semelle a été reprise une fois. J’avais regardé l’épaisseur au talon, elle diminuait, et j’y suis allée avant que le dessous ne soit attaqué. Attendre, c’est le meilleur moyen de payer deux fois plus cher, parce qu’il faut alors reprendre bien plus que la semelle.
Et pour tout ce qui est couleur, restauration ou estimation d’une pièce : ça va chez un artisan. Je ne suis pas du métier, je n’ai aucune formation là-dedans. Tout ce que je raconte est venu d’essais sur mes propres chaussures, et certains de ces essais ont mal tourné.
Ma checklist avant de commencer
- Brosse à sec après chaque port, semelle au bord de l’évier, avant que la boue ne sèche.
- Papier froissé à l’intérieur si la paire est humide, changé deux fois en 24 heures.
- Séchage à température ambiante, loin du radiateur, au moins une journée.
- Chiffon essoré à fond pour un nettoyage local, jamais la chaussure entière détrempée.
- Baume incolore en fine couche, quart d’heure de pause, puis lustrage au chiffon.
- Cire en dernier, uniquement sur un cuir parfaitement sec.
- Embouchoirs en bois brut dès que la paire est retirée.
- Tous les deux mois, un coup d’œil à l’épaisseur du talon.