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Cirer une paire de chaussures

Dépoussiérer, passer le baume, laisser pénétrer un quart d’heure, lustrer au chiffon. Dix minutes par chaussure, dans cet ordre, et jamais sur une pièce humide. Le cirage n’est pas un geste de finition qu’on ajoute à la fin pour faire joli : c’est la dernière étape d’une suite, et si les trois premières n’ont pas été faites, la quatrième ne fait que masquer le problème pour quelques heures. Ma paire de 2012 a tenu quatorze hivers avec ça, et rien d’autre.

Cirer une paire de chaussures
Brosse à sec, baume, un quart d’heure d’attente, puis la cire en couche fine et un chiffon propre.

L’ordre, et pourquoi il ne se change pas

La première étape n’est pas le cirage, c’est la brosse. Une chaussure de ville ramasse de la poussière fine, des grains de trottoir, un peu de terre sèche dans le repli entre la semelle et la tige. Si on passe la cire là-dessus, on emprisonne tout ça dans la couche, et on fabrique une surface un peu granuleuse, qui ne brillera jamais vraiment, même avec beaucoup de produit.

La deuxième étape est le baume. C’est lui qui redonne de la souplesse, qui détend les plis secs et qui prépare la surface à recevoir la cire. Beaucoup de gens sautent cette étape et se demandent ensuite pourquoi la cire tient mal : sur une peau sèche, la cire se pose, craquelle et part au premier coup de brosse.

La troisième étape est l’attente. Un quart d’heure, au minimum, sans rien faire. C’est le temps que le baume descende et que la surface redevienne mate. Si on lustre tout de suite, on étale le baume sous la cire, et le mélange des deux ne donne ni un bon soin ni un bon éclat.

Quatrième étape, enfin : la cire, en couche très fine, puis le lustrage au chiffon. C’est court, et ça n’a d’effet que si les trois premières ont été faites correctement. Dans l’autre sens, ça ne marche pas.

Le quart d’heure, et ce qui se passe pendant

Ce quart d’heure, je l’ai longtemps pris pour une perte de temps, une recommandation de notice un peu théorique. Puis j’ai compris en regardant ce qui se passait vraiment : au bout de quelques minutes, la tige devient mate, les zones qui brillaient sous le baume s’assombrissent, et la surface redevient uniforme. C’est à ce moment-là qu’elle est prête à recevoir la cire.

Je profite de l’attente pour préparer la suite : un chiffon propre et sec pour le lustrage, la brosse si j’en utilise une pour la cire, et je vérifie l’état des lacets. Ce genre de détail se règle mieux pendant l’attente qu’à la fin, pressé, avec les mains chargées.

Si le temps est humide, j’attends plus longtemps, et je ne m’en plains pas. Ici, à Angers, l’hiver, l’humidité de l’appartement tourne autour de 70 % : une pièce qui vient de dehors met plus de temps à revenir à température, et un baume qui n’entre pas ne sert à rien. Un quart d’heure devient facilement une demi-heure, et ça n’a rien d’excessif.

En été, à 40 %, c’est l’inverse : les plis secs absorbent presque tout de suite, et l’attente est plus courte. Je regarde la surface, pas la pendule.

Le geste de lustrage

Pour lustrer, je prends un chiffon en coton propre et sec, plié en un carré souple que je peux tenir d’une main. Je commence par les zones plates du côté du bout, par mouvements circulaires, puis je remonte vers le talon. La pression reste légère : un lustrage se fait avec la surface du chiffon, pas avec la force du bras.

Pour finir, je passe rapidement le chiffon d’avant en arrière, dans le sens de la longueur, sur toute la tige. Ce dernier passage enlève les résidus de cire que le chiffon a pris et lisse la lumière. C’est ce qui donne un éclat régulier, et non des taches brillantes isolées, qu’on voit surtout en lumière rasante.

Sur les coutures, je ne frotte pas. Je passe le long, avec le bord du chiffon, et je m’arrête là. Une couture surchargée de cire devient sombre, elle attire la poussière et elle blanchit quand la cire craquelle. C’est une zone qu’il faut laisser tranquille, même si elle paraît terne.

Entre les deux chaussures, je ne change pas forcément de chiffon, mais je le déplie et je regarde sa face. S’il est chargé de cire, je le retourne ou j’en prends un autre. Lustrer avec un chiffon saturé, c’est retirer d’un côté ce qu’on vient de poser de l’autre.

Jamais sur une pièce humide, et jamais dans la précipitation

Une pièce humide et une pièce froide, c’est le cas où tout se passe mal. Le produit ne rentre pas, il se pose en plaques, et en séchant il laisse des marbrures plus visibles que ce qu’on voulait corriger. Une paire rentrée sous la pluie, un soir de janvier, se laisse au moins deux heures dans l’entrée avant qu’on approche le moindre tube.

Et il faut résister à l’envie de faire une paire « en cinq minutes » avant de sortir. Le cirage fait à la hâte, c’est une brosse passée trop vite, du baume en trop, un chiffon sale, et un résultat qui tient une soirée. Dix minutes par chaussure, c’est le temps qu’il faut pour que ce soit fait dans l’ordre ; en dessous, on ne fait que du superficiel.

Ce que je ne fais jamais non plus : approcher une chaussure d’une source de chaleur pour que le produit pénètre mieux. C’est une vieille habitude qu’on voit encore, et qui finit de la même façon qu’un séchage sur radiateur : la peau se resserre, les plis craquent, et la marque reste. Le produit entre par le temps, jamais par la température.

Enfin, je ne cire pas une paire juste avant de la porter sous la pluie. La cire fraîche est souple et s’écrase au premier contact. Mieux vaut cirer la veille, laisser la nuit, et finir au chiffon le matin si on veut de l’éclat.

Une fois par mois, et le reste du temps une brosse

Ma paire de 2012 a connu des années où je la cirais tous les dimanches, et d’autres où je ne la touchais qu’une fois par mois. Aujourd’hui, elle est cirée environ une fois par mois en hiver, et une fois toutes les six semaines en été. Entre les deux, une brosse à sec le soir, quand la journée a été humide.

Ce qui compte le plus, dans une ville, ce n’est pas le cirage, c’est le dépoussiérage du soir. Les trottoirs d’Angers, l’hiver, sont salés pendant des semaines, et le sel sèche sur la tige en formant des auréoles blanchâtres, surtout le long des coutures. Un coup de brosse avant de ranger, et deux minutes à essuyer les zones atteintes, changent tout au bout d’une saison.

Pour le reste : des embouchoirs en bois brut dans les chaussures, un rangement à l’abri de l’humidité du bas du placard, et pas d’entassement. Une paire qui tient sa forme se plisse correctement, et une paire qui se plisse correctement demande moins de soin.

Dix minutes par chaussure, une fois par mois, avec deux brosses, deux chiffons et un tube. C’est tout ce que j’ai appris à faire, et ça a suffi pour que ma paire de référence tienne quatorze hivers angevins.

Les erreurs que j'ai faites

  • J’ai ciré une paire encore humide, rentrée de la pluie, parce que je la voulais propre pour le lendemain : le produit s’est posé en plaques, la tige a marbré en séchant, et j’ai dû reprendre toute la paire deux jours plus tard. Depuis, une paire rentrée mouillée attend au moins deux heures, et souvent la nuit entière.
  • J’ai sauté le baume, en pensant que la cire suffirait : elle s’est posée sur une peau sèche, a craquelé dans les plis dès la première journée et est partie au premier coup de brosse, en laissant la surface terne. Le baume d’abord, la cire ensuite : je ne change plus l’ordre.
  • J’ai lustré juste après avoir passé le baume, sans attendre : j’ai étalé le baume sous la cire et obtenu une surface grasse qui attirait la poussière et ne brillait pas régulièrement. Le quart d’heure d’attente n’est pas une option, c’est l’étape qui fait le résultat.
  • J’ai utilisé un chiffon de lustrage déjà chargé de cire, par économie : j’ai retiré d’un côté ce que je venais de poser de l’autre, et la paire est restée terne alors que j’avais tout fait dans le bon ordre. Un chiffon de finition propre, sinon ça ne sert à rien.
  • J’ai appuyé fort sur les coutures pour faire briller le bout : la cire s’est accumulée dans le fil, la couture a foncé puis a blanchi en craquelant, et elle est restée marquée. On ne lustre pas une couture, on passe le long et on s’arrête.
  • J’ai approché une chaussure du radiateur pour que le baume pénètre plus vite, un soir d’hiver : la surface a luisé par plaques, et un pli déjà fatigué a commencé à craquer le long du coup de pied. Le produit entre par le temps, jamais par la chaleur, et ça vaut aussi pour la cire.