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Nourrir au baume, par petites touches

Une noisette de baume, un chiffon en coton, des cercles lents : c’est tout, et c’est peu. Je ne connais pas de cuir qui ait souffert d’un soin trop rare ; j’en connais plusieurs qui ont souffert d’un soin trop généreux. Je préfère donc deux couches fines à trois semaines d’intervalle plutôt qu’une couche épaisse un soir d’hiver, quand la pièce a l’air terne et qu’on veut aller vite. Nourrir, ce n’est pas vernir : c’est donner un peu, puis laisser la peau décider du reste.

Nourrir au baume, par petites touches
Une noisette de baume répartie sur un chiffon en coton, puis des cercles lents : la chaleur de la main fait le travail.

Un peu suffit, et le trop est un problème

Le baume incolore sert à remettre dans la peau ce que le temps, la pluie et le frottement lui ont pris. Ce n’est pas une couche protectrice qu’on pose dessus ; c’est quelque chose qui doit entrer, très lentement, et redonner de la souplesse aux endroits qui tirent. Une peau qui tire se plisse mal, et un pli qui se forme dans une peau sèche finit par se fendre.

La quantité est le point où tout se joue. Une noisette, de la taille d’un petit pois, suffit pour une chaussure entière. Je la prends avec deux doigts, je la répartis sur le bout du chiffon, et je commence toujours par une zone sans importance, pour finir d’étaler ce qui reste avant d’en reprendre.

Ce que je vois quand j’en mets trop : la surface reste grasse au toucher le lendemain, elle attrape la poussière plus vite, et elle devient légèrement poisseuse quand la pièce chauffe, par exemple au contact du pied. Une peau gorgée n’absorbe plus rien de ce qu’on lui donne : elle refuse, et elle garde le produit en surface.

Je fais donc l’inverse de ce que le bon sens suggère. Quand une pièce a l’air sèche, j’en mets moins, pas plus, et je préfère y revenir dans trois semaines.

Le geste : des cercles lents, avec la main

Je travaille avec un chiffon en coton, un morceau de vieux t-shirt lavé sans assouplissant, plié en petits carrés. Pas de brosse pour le baume, pas de tampon, pas de machine : le chiffon permet de sentir la surface, et c’est ce contact qui dit quand il faut s’arrêter.

Je prends une noisette, je la pose au creux du chiffon, et je fais des cercles lents, larges d’abord, puis plus serrés sur les plis. La pression reste légère : c’est la chaleur de la main qui fait pénétrer, pas la force du bras. Une main qui appuie étale le produit en couche mince, mais elle ne l’aide pas à entrer.

Je fais attention aux coutures et je ne passe jamais dessus en appuyant. Le baume s’accumule dans le fil et y reste : ça donne une couture sombre, un peu grasse, qui attire la poussière pendant des semaines. Je passe le long, avec le bord du chiffon, très légèrement.

Sur une chaussure, l’ordre compte. Je commence par la tige, je remonte au talon, et je finis par le bout, qui est la zone la plus exposée et la plus sèche. Les plisures, juste devant, reçoivent encore moins de produit que le reste : c’est là que le trop se voit en premier, sous la forme d’un pli sombre et collant.

Une peau qui a soif, une peau qui n’a plus soif

Avec l’habitude, on reconnaît assez vite l’état d’une pièce. Une peau qui a soif est terne sans être sale, mate et un peu pâle, elle tire au toucher, et si on appuie légèrement avec un doigt, l’empreinte reste une seconde de trop. Le grain paraît fin, un peu sec, comme du papier.

Une peau qui n’a plus soif est le contraire : souple, légèrement satinée, elle se réchauffe vite dans la main et revient toute seule à sa forme. Nourrir celle-là, c’est ajouter du gras à du gras : elle devient molle, elle perd son maintien, et sur une tige de chaussure ça donne un affaissement qui ne se redresse plus.

Il y a aussi le cas où la pièce est terne alors qu’elle est bien nourrie : une finition usée, une zone qui a pris la lumière, un voile de poussière grasse. Là, ce n’est pas de baume qu’il faut, c’est une brosse et un dépoussiérage à sec. J’ai perdu un temps fou, au début, à nourrir une pièce qui avait simplement besoin d’être brossée.

J’ajoute une chose sur les objets qu’on porte tous les jours : le portefeuille dans la poche, la ceinture, la doublure d’un sac. Ceux-là reçoivent déjà du gras des mains et du corps. Je les nourris une fois par an, pas plus, et seulement s’ils tirent vraiment dans les plis.

Jamais sur une pièce humide, jamais dans le froid

Il y a deux moments où je ne touche pas un cuir, même s’il a l’air d’avoir besoin. Le premier, c’est quand la pièce est humide : après la pluie, après un chiffon, après une sortie un jour de brouillard. Le baume posé sur une peau mouillée ne rentre pas ; il se mélange à l’eau, il fait une sorte d’émulsion blanchâtre, et il sèche en laissant un voile clair dans les plis.

Le deuxième, c’est le froid. Une pièce qui vient de rentrer, en janvier, est froide : la peau est resserrée, et le produit reste dessus. Je la laisse une heure ou deux dans l’appartement, à l’air, pour qu’elle revienne à température ambiante. Nourrir une pièce froide, c’est nourrir une surface fermée.

Ici, à Angers, la saison rend la chose évidente. En hiver, l’humidité de mon appartement dépasse souvent 70 % : une pièce mouillée met deux fois plus longtemps à sécher, et il m’arrive d’attendre toute une nuit avant de la nourrir. En août, à 40 %, une pièce rentrée de la pluie est sèche en quelques heures, et je peux m’en occuper le soir même.

Je ne cherche jamais à accélérer avec un radiateur ou un sèche-cheveux. Une pièce séchée trop vite se resserre et craquelle aux plis. C’est comme ça que ma paire de 2012 a pris ses premières fentes, une nuit d’hiver, sur le radiateur de la salle de bains.

Après : ne plus toucher

Une fois le baume passé, la meilleure chose à faire est de ne rien faire. Je laisse la pièce tranquille, posée à plat ou légèrement maintenue en forme, à température ambiante, avec un peu d’air. Pas de chiffon pour « finir » tout de suite, pas de frottement pour faire briller : le baume doit entrer, et ça prend du temps.

Le lendemain, je regarde. Si la surface est mate et souple, c’est bien. Si elle brille, c’est qu’il reste du produit dessus : je l’essuie légèrement avec un chiffon sec et propre, et je note de mettre moins la prochaine fois. Si elle est encore terne et que la peau tire encore, une deuxième couche fine peut se justifier, mais pas avant le lendemain, et jamais dans la même soirée.

C’est cette histoire d’intervalle qui change tout, et c’est l’objet de la page suivante : une peau a besoin de temps pour prendre ce qu’on lui donne. Trois semaines entre deux couches fines, c’est mon rythme habituel ; deux jours, c’est l’erreur que j’ai faite pendant des années.

Dix minutes par pièce, une fois toutes les six semaines environ, sauf pour les objets qui vivent dans une poche. C’est peu, et c’est déjà beaucoup plus que ce que la plupart de mes affaires recevaient avant 2012.

Les erreurs que j'ai faites

  • J’ai étalé une couche épaisse sur toute une paire un dimanche soir, en pensant rattraper un hiver de négligence : le lendemain, la tige était grasse, poisseuse au toucher, et elle attrapait la poussière du placard. Il m’a fallu deux chiffons propres et plusieurs jours pour reprendre l’excédent. Je mets maintenant une noisette par chaussure, et je m’arrête là.
  • J’ai nourri une paire juste après l’avoir essuyée, sans attendre qu’elle soit sèche : le produit s’est mélangé à l’humidité, une pellicule blanchâtre est restée dans les plis et le long des coutures, et elle ne partait plus à la brosse. Depuis, je ne nourris pas avant que la pièce soit sèche au toucher, même si je n’ai que le soir pour m’en occuper.
  • J’ai passé du baume sur des coutures, en appuyant, pour aller plus vite : le fil s’est chargé de produit, il a foncé et il a attiré la poussière pendant des semaines. Une couture reçoit ce qui vient du reste de la pièce, elle ne se nourrit pas directement.
  • J’ai voulu faire briller la pièce avec un chiffon juste après avoir passé le baume, pour que ce soit propre le soir même : j’ai étalé une pellicule régulière et luisante, qui a fixé la poussière et donné un aspect plastifié. Nourrir n’est pas faire briller : ce sont deux gestes différents, et je ne les mélange plus.
  • J’ai nourri un portefeuille qui vivait dans ma poche, en croyant bien faire : il est devenu mou, il a perdu sa tenue et la poche intérieure s’est déformée. Les objets portés tous les jours reçoivent déjà du gras du corps : une fois par an suffit largement, et encore, seulement s’ils tirent.
  • J’ai mis du baume sur une paire froide qui rentrait de dehors, en janvier : le produit est resté en surface, la tige luisait par plaques, et rien n’était entré. Maintenant j’attends deux heures que la pièce soit à température ambiante avant d’ouvrir le tube.