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Brosser le suédé sans l'écraser
Le suédé ne se nettoie pas, il se brosse, et il se brosse à sec. L’eau couche le poil et laisse une carte du geste qu’on regrette le lendemain : des bandes claires, des bandes sombres, le contour exact du chiffon. Je travaille donc avec une brosse réservée à ça, jamais celle qui a touché un cuir gras, et je finis par la gomme sur les zones luisantes. C’est un geste lent, régulier, qui n’enlève rien par la force : il remet le poil debout, et c’est tout ce qu’on lui demande.

Un poil qui n’aime ni l’eau ni la pression
Le suédé, c’est une peau dont la fleur a été poncée : la surface est faite de fibres très fines, dressées, qui donnent cet aspect velouté. Ces fibres ne sont pas fragiles au point qu’on craigne de les casser, mais elles se couchent, et une fois couchées dans le même sens, en bandes, elles renvoient la lumière autrement que le reste. C’est ce qui forme une zone brillante, plus sombre, qu’on repère de loin sur une paire grise.
L’eau est le premier ennemi. Une goutte de pluie sur un suédé laisse une tache sombre, et le frottement qu’on fait pour l’essuyer couche le poil en dessinant une forme. Le lendemain, l’humidité a disparu, mais la carte du geste reste : bandes claires, bandes sombres, contours du chiffon. J’ai fait exactement ça sur une paire, un soir de pluie, et j’ai mis des semaines à remettre le poil dans un état à peu près régulier.
La pression est le deuxième ennemi. Un suédé s’écrase sous la brosse quand on appuie, comme une moquette sous un meuble. On croit que frotter plus fort viendra à bout d’un grain de terre incrusté ; en réalité, on aplatit le poil, on le lustre et on crée de nouvelles zones luisantes, là où il n’y en avait pas.
Troisième chose : le velouté n’aime pas les produits. Un baume, une crème, une huile, tout ce qui est gras, plaque le poil et le fait luire pour de bon. Il n’y a rien à nourrir de cette façon-là. Ce que j’ai appris à faire, c’est entretenir le poil, et rien d’autre.
Le sens du poil, et la brosse qui va avec
Avant de brosser, je regarde. Le poil a un sens, il s’incline toujours un peu du même côté, et c’est en le prenant à rebrousse-poil qu’on le redresse. Dans la pratique, je brosse en partant du bas vers le haut de la pièce, par gestes courts, toujours dans la même direction sur une même zone. Le va-et-vient rapide chauffe la surface et couche le poil dans deux directions à la fois, ce qui donne exactement le marbré qu’on voulait éviter.
La brosse, ensuite. J’en ai deux en crin de cheval, et une seule sert au velouté. C’est important : une brosse qui a travaillé sur un cuir gras garde un film de gras dans ses poils, et ce film se dépose sur le suédé au passage, en bandes luisantes. J’ai commis cette erreur sur une paire grise, deux bandes brillantes au milieu de la tige, et elles ne sont jamais complètement parties.
Entre deux passages, je secoue la brosse dehors, et une fois par saison je la lave à l’eau claire, sans savon, puis je la laisse sécher poils vers le bas. Une brosse pleine de poussière ne ramasse plus rien : elle déplace ce qu’elle a déjà pris d’une pièce à l’autre.
Pour les zones difficiles, entre deux coutures, le long d’une trépointe, je me sers de la pointe des poils, avec la brosse presque verticale, en effleurant la surface. C’est plus long, et c’est la seule façon de ne pas marquer la peau autour.
Les zones luisantes et la gomme
À force d’être portées, certaines zones se luisent : le talon, les plis devant, l’endroit où la main se pose sur un sac. Ce n’est pas de la saleté, c’est du poil couché et légèrement gras. Une brosse seule n’y suffit pas, et insister à la brosse lustre encore davantage.
Ce qui marche, chez moi, c’est la gomme, celle qu’on trouve en droguerie pour les peaux veloutées. Je la frotte doucement sur la zone luisante, par petits gestes, toujours dans le même sens. Elle soulève le poil et emporte une partie du gras de surface, et je la vois se charger d’une sorte de poussière grise. Quand elle ne ramasse plus rien, j’arrête là.
Ensuite, un coup de brosse pour relever le poil, et je regarde à la lumière rasante, pas de face. De face, tout paraît uniforme ; en lumière rasante, on voit tout de suite s’il reste une bande. Si c’est le cas, je recommence une fois, pas deux. Au troisième passage, on ne fait plus que fatiguer la peau.
Quand quelqu’un me dit qu’il a « juste un peu frotté », je sais déjà ce que je vais trouver sur la tige. Ce qui ne se rattrape pas, c’est une zone luisée depuis des années, où le poil est vraiment mort. Là, la gomme nettoie, mais la brillance revient en quelques jours, parce que les fibres ne se redressent plus. Ce n’est plus de l’entretien, c’est une remise en état, et ça ne se fait pas avec une gomme de droguerie.
Après la pluie, et les taches qu’il ne faut pas tenter
Quand une paire de suédé a pris la pluie, je ne touche à rien avant qu’elle soit sèche. Je la bourre de papier froissé, je la pose sur le côté, à température ambiante, loin de toute source de chaleur, et j’attends une journée entière. Puis, à sec, je brosse pour remettre le poil. Le plus souvent, la zone sombre a disparu d’elle-même et il ne reste qu’un poil un peu couché, que la brosse redresse sans effort.
Ce qu’on ne fait pas : sécher au sèche-cheveux, poser sur un radiateur, frotter avec une serviette. J’ai vu quelqu’un sécher une paire au sèche-cheveux : le suédé a durci par plaques et le poil est resté couché et brillant, exactement à l’endroit où l’air chaud était le plus fort. Ça, ça ne se rattrape pas.
Pour une tache grasse sur du velouté, je m’arrête tout de suite. Elle ne part pas à la brosse, et elle ne part pas à l’eau : tout ce qu’on tente à la maison revient à l’étaler ou à l’agrandir. Ce n’est pas de mon ressort, et le dire clairement fait gagner du temps à tout le monde.
Pour une tache d’encre, ou un produit coloré renversé, c’est la même chose. Je reconnais, je n’aggrave pas en frottant, et je le dis sans détour : ce genre de chose va chez quelqu’un dont c’est le métier.
Deux gestes, une fois par mois
Au final, mon entretien du suédé tient en deux gestes, une fois par mois, dix minutes en tout. À sec, la brosse réservée, par gestes courts et toujours dans le même sens. Puis la gomme sur les zones luisantes, seulement si elles existent, suivie d’un dernier coup de brosse. Rien d’autre, et surtout rien de liquide.
J’ajoute une précaution de saison. En hiver, dans la vallée de la Loire, la pluie est fine et continue, et les trottoirs sont salés pendant des semaines. Le sel, sur du velouté, laisse des auréoles blanchâtres et des poils raides là où il a séché. Je ne sors donc pas mes pièces en suédé les jours de neige fondue, et si elles prennent la pluie malgré tout, je m’en occupe le soir, à sec, sans urgence et sans chiffon.
Le reste du temps, je les range propres et sèches, dans une housse en tissu ou une boîte ouverte, avec un peu d’air qui circule. Le suédé garde mal les plis : une pièce entassée sous d’autres revient avec des marques couchées qu’il faut des semaines à reprendre, voire qui ne partent jamais.
C’est peu de chose, deux gestes par mois, et ça suffit pour que le poil reste debout et régulier. Un suédé entretenu comme ça ne devient jamais brillant. C’est la seule promesse que je m’autorise.
Les erreurs que j'ai faites
- J’ai essuyé une tache de pluie sur un suédé gris avec un chiffon, le soir même, sans attendre qu’il sèche : le poil s’est couché en suivant la forme du chiffon, et le lendemain la tige portait la carte exacte de mon geste, en bandes claires et sombres. Elle ne s’est jamais complètement effacée. Depuis, je laisse sécher et je brosse à sec, jamais avant.
- J’ai brossé un suédé avec la brosse qui me servait pour mes chaussures de ville, sans la secouer : deux bandes luisantes sont apparues au milieu de la tige, là où le gras s’est déposé. C’est ce jour-là que j’ai mis une brosse de côté pour le velouté, et je ne les échange plus jamais.
- J’ai posé une paire trempée sur le radiateur pour qu’elle soit sèche avant le lendemain : le suédé a durci en plaques, et le poil est resté couché et brillant sur le dessus du pied. Vingt-quatre heures à température ambiante auraient suffi ; la nuit sur le radiateur a abîmé la paire pour de bon.
- J’ai frotté une zone luisante de talon à la brosse, en appuyant, pour la faire partir : la zone s’est lustrée encore plus et s’est étendue de quelques centimètres. La gomme, par petits gestes, aurait suffi, et je n’aurais pas touché au reste de la tige.
- J’ai voulu rattraper une tache de gras sur du velouté avec un peu d’eau et de savon : la tache s’est étalée, le poil s’est couché en rond tout autour, et le savon a laissé un cerne clair en séchant. Je ne touche plus une tache grasse sur du suédé : ça part chez un cordonnier, et c’est réglé.
- J’ai rangé une paire de suédé encore humide dans sa boîte, en pensant qu’elle finirait de sécher là : trois semaines plus tard, le poil était rêche par plaques et la boîte sentait le renfermé. Une pièce se range sèche, sinon elle ne se range pas.