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Bourrer les chaussures de papier

Le bourrage de papier, c’est la solution de départ, celle qu’on a tous sous la main : du papier froissé, poussé dans la chaussure, bout compris. Il tient la forme pendant le séchage et il prend une partie de l’humidité. Un embouchoir en bois brut fait mieux, et plus longtemps, mais j’ai commencé comme ça, et sur une paire détrempée le papier reste la bonne première étape. Ce n’est pas un pis-aller, c’est un ordre : on retire l’eau d’abord, on pense à la forme ensuite.

Bourrer les chaussures de papier
Boules de papier froissé poussées jusqu’au bout, y compris dans la pointe : la forme tient pendant que l’eau part.

Froissé, pas tassé

La différence entre froissé et tassé paraît de détail. Elle ne l’est pas. Un papier froissé forme des boules souples avec des vides entre les plis : l’air circule, l’humidité migre vers le papier, et le papier épouse la forme intérieure sans la forcer. Le même papier tassé en boule compacte bouche tout. Il n’y a plus d’air, l’humidité reste au fond, et le papier finit par la garder contre la doublure, exactement comme s’il n’était pas là.

Je fais donc des boules légères, jamais serrées, et je les pousse du bout des doigts. Si ça résiste, ce n’est pas la peine d’insister : on ajoute une boule plus petite à côté, on ne tasse pas celle du fond. Une chaussure bourrée trop fort garde la marque de ce qu’on a mis dedans.

C’est un geste rapide, deux minutes par paire, et c’est ce qui décide de la forme six heures plus tard. J’ai longtemps cru que bourrer voulait dire remplir à bloc. Ça veut dire tenir sans coincer.

Pousser jusqu’au bout, et pas seulement au milieu

Le bout, c’est la partie qu’on oublie. On remplit le milieu, là où c’est facile, et on laisse le bout vide parce que c’est plus difficile d’y accéder. Or c’est justement le bout qui prend le plus d’eau sur une chaussure de ville : c’est là qu’on tape le sol, c’est là que la pluie arrive en premier, et c’est là que le cuir est le plus tendu sur la forme.

Un bout laissé vide sèche en se recroquevillant. Les fibres se resserrent en tirant vers l’intérieur, la pointe remonte légèrement, et ça ne se redresse plus. J’ai une paire dont la pointe gauche est un peu relevée depuis une nuit de séchage bâclée : ça ne se voit pas de loin, ça se voit tous les jours de près.

Pour aller au bout, je prends une boule plus petite, je la roule entre mes doigts, et je la glisse contre la pointe, puis je pousse une boule normale derrière pour la bloquer. Le talon aussi : le contrefort est raide, mais un peu de papier derrière maintient le creux et évite que le talon s’affaisse quand la doublure est humide.

Quel papier, et lequel éviter

Le papier non imprimé, c’est la règle, et elle est simple à comprendre. Sur une doublure humide, l’encre d’un journal transfère. Sur une chaussure claire, ça se voit tout de suite, et ça ne part pas au brossage : c’est une tache d’encre, pas une tache de poussière. Je l’ai fait une fois sur une paire beige, je ne l’ai plus jamais refait.

Ce que j’utilise : du papier de soie, du papier d’emballage non imprimé quand j’en récupère, ou tout simplement une feuille blanche froissée. Le papier journal, je le garde pour protéger le sol sous une paire qui sèche, jamais pour bourrer. La différence est d’un centimètre : le papier qui touche la doublure et celui qui touche le carrelage.

Le papier qui peluche, je l’évite aussi. Un papier qui laisse des fibres dans la doublure, c’est encore du nettoyage à faire après, dans un endroit où on n’arrive pas. Le papier de soie est fin, il ne peluche pas, et il tient assez pour deux ou trois heures de séchage.

Le papier pendant le séchage, l’embouchoir pour l’après

Le papier et l’embouchoir ne font pas le même travail, et l’un ne remplace pas l’autre. Le papier absorbe : c’est un matériau qu’on sacrifie pour retirer l’eau. L’embouchoir en bois brut tient la forme et régule l’humidité résiduelle sur la durée, mais un bois mis dans une chaussure détrempée force la tige et peut la déformer là où elle est la plus souple.

Donc l’ordre est toujours le même : papier d’abord, changement de papier, puis l’embouchoir quand la chaussure n’est plus détrempée mais encore souple. Sur une paire trempée, j’attends la deuxième nuit. Sur une paire juste humide, l’embouchoir peut venir tout de suite.

Un embouchoir en bois brut, non verni, prend une partie de l’humidité, c’est vrai. Mais il n’en prend pas autant que du papier froissé, et il ne se change pas. C’est pour ça que je ne compte jamais sur un embouchoir pour sécher une paire : je compte sur lui pour lui garder sa forme pendant les semaines où je ne la porte pas.

Changer le papier, la partie qu’on oublie

On bourre le soir, on va se coucher, et on ne pense plus à rien. Le lendemain matin, le papier est détrempé, et depuis des heures il retient l’humidité contre la doublure. C’est la seule étape que je négligeais, et c’est celle qui a fait le plus de différence quand je l’ai corrigée.

Je change maintenant au moins deux fois. La première au bout d’une heure, quand le papier est déjà bien mouillé. La deuxième trois ou quatre heures plus tard, en regardant ce qu’il y a dedans : si le papier ressort très humide, je remets une troisième tournée avant la nuit.

Le repère, c’est le papier qui reste presque sec. Là, la plus grosse partie de l’eau est sortie, et on peut passer à la suite : l’embouchoir, le brossage, et le rangement. Une paire qui sèche ainsi demande vingt-quatre heures, parfois deux jours en hiver. Ça paraît long, jusqu’à ce qu’on compare avec une paire craquelée qu’on garde quatorze ans.

Les erreurs que j'ai faites

  • J’ai bourré une paire claire avec du papier journal imprimé, parce que c’est ce que j’avais sous la main : l’encre a transféré sur la doublure humide et sur le bord de la tige, et ça n’est jamais parti. Le papier non imprimé, ce n’est pas un détail, c’est la base.
  • J’ai tassé le papier en boules serrées pour bien remplir la chaussure : au matin, le papier du fond était encore détrempé et la doublure humide, parce que l’air n’avait pas circulé. Froissé et souple, ça absorbe ; tassé, ça bloque.
  • J’ai rempli le milieu en laissant le bout vide, par facilité : la pointe s’est légèrement relevée en séchant et ne s’est jamais remise droite. Maintenant je commence toujours par le bout, avec une petite boule, avant de remplir le reste.
  • J’ai laissé le même papier trois jours dans une paire sans le changer : l’intérieur sentait le renfermé et la doublure était restée froide tout ce temps. Le papier saturé ne sèche pas la chaussure, il la garde humide.
  • J’ai mis un embouchoir en bois dès la sortie de la pluie, sur une paire trempée : la tige a été forcée au niveau du cou-de-pied et le cuir a gardé une bosse à cet endroit. Le bois vient après le papier, jamais avant.